Makou : une revue électronique d'art irakien contre l'isolement

Compte rendu de lecture des trois premiers numéros de la revue

Nour Al Zuhairy, Université de Genève

(This review is also available in Arabic)

Couvertures des trois premiers numéros de la revue électronique Makou. De gauche à droite : #0 (mai 2020), #1 (juillet 2020) et #2 (septembre 2020).

La culture et les arts face au virus COVID-19

L’apparition du virus COVID-19 en fin d’année 2019 et sa rapide propagation a engendré des conséquences économiques, politiques et culturelles importantes au niveau global. Face à la propagation du virus, plusieurs pays ont appliqué des périodes de confinement qui ont eu pour conséquence la fermeture des lieux d'exposition. Ce sont alors plusieurs milliers d’activités artistiques, musicales et culturelles qui sont annulées ou ajournées quotidiennement. Afin de conserver le lien avec le public pendant le confinement, plusieurs institutions culturelles proposent des activités en ligne gratuites sous la forme de visites virtuelles d’expositions d’art mais aussi de concerts. Dans le domaine des arts visuels, les grands musées occidentaux comme le Louvre et le Musée d’Orsay à Paris, le Musée Van Gogh à Amsterdam, le British Museum à Londres, le National Gallery of Art à Washington mais aussi le Museum of Modern Art (MoMA) à New York ont mis à disposition du public des visites virtuelles. Dans le monde arabe, ce sont plusieurs initiatives de particuliers, et quelques fois d’organismes gouvernementaux, qui proposent des expositions en ligne d’œuvres réalisées pendant le confinement et qui documentent la création artistique face à la pandémie. Ainsi, Lamasatt Art Gallery au Caire a proposé entre le 8 et le 22 juin 2020 "Be Optimistic - Daʿwā li-l-Tafāʾul" qui montrait des œuvres de plusieurs artistes. Dans ce domaine, les pays du Golfe ne sont pas en reste. Pour la première fois, le Ministère saoudien de la Culture a mis en ligne dès le 8 mai 2020 des peintures groupées sous le nom Fann al-ʿUzla (Art de l’isolement) dont le site internet a été créé pour la visite virtuelle. L'exposition est divisée en plusieurs sections : portraits, calligraphies, compositions abstraites, etc. Cette initiative s'est faite en collaboration avec des entreprises locales afin de permettre aux artistes saoudiens-ennes d’exposer des œuvres créées pendant la période de confinement. Au Qatar, le Musée d’art islamique propose une visite virtuelle d’une partie de ses collections ; tandis que le Louvre Abu Dhabi propose des tours virtuels payants. 

En Irak, les artistes du Groupe des Quatre : Asim Abdul Amir, Mahmood Shubbar, Fakher Mohammad et Hashim Hannoon publient des œuvres sur leurs pages Facebook respectives. Dans la province d’al-Dīwāniyya, la Faculté des Beaux-Arts de l’Université al-Qādisiyya, en collaboration avec la Faculté des Beaux-Arts de Bagdad, propose depuis avril 2020 des conférences Zoom en lien avec les arts. Plusieurs conférences avaient pour intervenants des artistes irakiens vivant dans le pays ou à l’étranger, comme le chirurgien et artiste Alaa Bashir ou la plasticienne Hanaa Malallah. Face à l'effervescence de multiples entreprises pour promouvoir les arts et la culture en ligne, c’est une revue électronique d’art contemporain irakien, publiée en langue arabe, qui a retenu notre attention : la revue Makou.

La revue électronique Makou : un lien virtuel contre l’isolement des artistes

Makou (mākū, ماكو) signifie « il n’y a pas, absence » en dialecte irakien. Le nom du site où se trouvent les numéros de la revue est makouart, « il n’y a pas d’art », un clin d’œil de son fondateur, Dia Azzawi, pour interroger la création artistique en période de confinement.

Né en 1939 à Bagdad, Azzawi a étudié l’archéologie à l’Université de Bagdad, où après avoir obtenu sa licence en 1962, il a intégré la faculté des Beaux-Arts et décroché un diplôme en 1964. Il est membre de plusieurs groupes artistiques irakiens dont le Groupe des Impressionnistes dans les années 1950 et Une seule dimension, qui théorise la hurufiyya (1971). Entre 1968 et 1976, il occupait le poste de directeur artistique du Département des Antiquités en Irak. Dans les années 1970, il quitte l'Irak pour s'installer à Londres où il a exercé la fonction d’éditeur de plusieurs revues en art dont UR MagazineFunoun ArabiahJusour Magazine. Il est l'un des représentants majeurs du modernisme dans le monde arabe. Ses œuvres se trouvent dans les collections du Mathaf à Doha, l’Institut du Monde Arabe à Paris, du British Museum et du Victoria and Albert Museum à Londres, ainsi que dans plusieurs autres institutions dans le monde arabe.

 
Fig. 1 – Page de couverture du numéro 0 (mai 2020) de la revue électronique Makou. Kareem Risan. Corona 2020. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Makou Art, Londres.
 

Dans le numéro 0 – paru en mai 2020 –, Dia Azzawi explique qu’il a eu l’idée de créer cette revue alors qu'il était confiné en Angleterre. Face à l’annulation des expositions, touchant aussi l'activité des artistes de la diaspora irakienne installée en Europe, Dia Azzawi a voulu offrir un espace permettant de maintenir un lien face à l'isolement mais aussi de documenter leur production. Il s'agit également pour les artistes de s’interroger sur la signification de la création artistique dans ces nouvelles circonstances. En effet, il faut désormais s’adapter et réfléchir aux moyens de créer pendant cette période de crise, comme l’explique Sylvie Roques (2020), chercheuse associée à l’EHESS :

Dans un tel contexte critique où l’engourdissement a primé, la position des artistes est à interroger et nous propose un contrepoint, développant des stratégies d’adaptation ou de rejet. Les réponses inventives qu’ils ont su apporter se sont multipliées. Les modes d’action mis en place méritent notre attention. Un paradoxe ne manque d’être perceptible. C’est bien de la contrainte que va naître l’inventivité des praticiens. En effet, partant du constat qu’ils n’ont plus accès à leurs lieux habituels de création -si l’on pense aux théâtres et autres scènes, aux lieux investis comme peuvent l’être les galeries ou les musées et les lieux publics – ils vont se mobiliser et agir mettant en place une nouvelle énergie.

 

Cette énergie nouvelle est effectivement mobilisée par Dia Azzawi et les artistes qui figurent dans le numéro 0 de la revue. Après un hommage à l’architecte et amateur d’art irakien Rifaat al-Chadirji décédé en avril 2020, les artistes partagent leurs productions et leurs réflexions en lien avec leur expérience du confinement. Dans Daftar Fannī (Mon carnet d’art) Kareem Risan réfléchit au parcours du virus, de son état originel à l’extérieur du corps à son passage à l’intérieur et jusqu’à ce qu’il atteigne les poumons. Par un jeu subtil de textures et de couleurs, les transformations successives du virus sont suggérées sur un carnet – daftar en arabe - en carton épais, qui se déplie en suivant son chemin dans le corps humain.

Fig. 2 – Kareem Risan. Daftar Fannī. 2020. Technique mixte sur papier avec couverture, 168x24x34 cm. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Makou Art, Londres.
 

Le carnet – un support souvent utilisé par les artistes irakiens ou arabes – est également repris par Saddam al-Jumaily dans son collage Maṭbaḫ al-ʿĀlam (Cuisine du monde). Dans un vieux livre de recettes italiennes, sont collées sur chaque page  des images découpées dans un ouvrage d’histoire qui sont ensuite annotées, coloriées ou hachurées à l’encre et au crayon gris. Au fil des pages, il « cuisine » sa propre histoire, un autre récit qui remplace celui des images et des textes originaux qui sont vidés de leur sens.

Fig. 3 – Saddam al-Jumaily. Maṭbaḫ al- ʿĀlam. 2020. Collage, encre et crayon gris sur papier imprimé, 24x35 cm. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Makou Art, Londres.
 

Enfin, Serwan Baran, qui représentait l'Irak à la 58ème Biennale de Venise en 2019, illustre dans ses peintures figuratives, les uniformes des infirmiers masqués dont les tons bleu-vert tranchent avec l'arrière-plan. La répétition du mot COVID-19 et les portraits de soignants anonymes font écho aux images du virus tournant en boucle dans les médias. Les œuvres de Serwan Baran titrées Ḥaḏr al-fāyrūs (Attention au virus) transmettent le climat anxiogène et omniprésent dans notre quotidien suscité par le virus.

Fig. 4 / 5 / 6 – Serwan Baran. Ḥaḏr al-fāyrūs. 2020. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Makou Art, Londres.
 

Tandis que le numéro 0 était dédié à la création artistique en temps de pandémie, les numéros suivants se concentrent sur des artistes ayant eu un rôle de premier rang dans l'art moderne du pays. Les numéros 1 et 2 – parus en juillet et septembre 2020 – faisaient un focus sur les artistes Muhammad Muhr al-Din (1938 – 2015) et Ismail Fattah al-Turk (1934 – 2004) respectivement. Le numéro 3 devrait être consacré aux pionniers de la céramique irakienne Saad Shakir (1935 – 2005) et Tariq Ibrahim (né en 1938 à Bagdad), tous deux diplômés de l'Institut des Beaux-Arts de Bagdad et qui ont poursuivi leur formation en céramique en Angleterre et en Chine respectivement. En 1974, ils ont participé à la première biennale arabe en à Bagdad et ont été récompensé à plusieurs reprises par les institutions artistiques locales et le Ministère irakien de la Culture pour leurs travaux.

Cette revue en ligne et en libre accès, en langue arabe, constitue une source précieuse pour les chercheurs travaillant sur l'art irakien ou pour toute personne souhaitant se documenter à ce sujet. En effet, Azzawi y partage non seulement des reproductions de qualité d'œuvres d'artistes irakiens de la diaspora mais y publie également des documents introuvables qu'il conserve dans ses archives personnelles, comme par exemple le deuxième numéro de la revue manuscrite al-Ḫayāl, publiée par Naziha Selim (1927 – 2008) dans les années 1930. Ce numéro de 96 pages est illustré par des dessins de Jewad Selim (1919 – 1961) et par les caricatures de son frère Nizar Selim (1925 – 1983). Toujours dans le même esprit documentaire, les dernières pages du numéro 2 de Makou représentent des croquis du sculpteur irakien Khalid al-Rahhal, datant des années 1940, ainsi que des dessins en édition limitée de Mahmoud ObaidiMakou met donc à disposition d'un large public des archives précieuses et rares, contribuant par cela à constituer une mémoire virtuelle de l'art moderne irakien.

Fig. 7 – Revue al-Ḫayāl. Collection personnelle de Dia Azzawi. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Makou Art, Londres.
 

Accessible librement en ligne, Makou s'assure une visibilité et diffusion majeures. Parmi les 3 numéros parus à ce jour, le numéro 0 est le plus en syntonie avec l'actualité, car il présente les réflexions et productions d'artistes comme Kareem Risan ou Saddam al-Jumaily expliquant en détail comment le virus a influencé leur travail. Enfin, le partage de diverses archives, appartenant à Dia Azzawi, est un élément d’importance pour les chercheurs-euses travaillant sur l’art moderne irakien et pallie en partie à la destruction, à la disparition ou à l'inaccessibilité des ressources documentaires dans le pays.

Bibliographie

ʿAbd al- Šāfī, Hayṯam (22 juin 2020) : “al-Maʿāriḍ al-Iftirāḍiyya Wasīlat al-Fannānīn at-Taškīliyyīn lil-Hurūb min "Wāqiʿ Kūrūnā"”. al-ain.com. Consulté le 14 octobre 2020.  

Fann al-ʿUzla (exposition virtuelle). Consulté le 11 octobre 2020.

Ibrahimi Collection : site référençant un grand nombre d’artistes irakiens et leur biographie, du début du 20ème siècle au 21ème siècle.

Makou Art website. Tous les numéros de la revue électronique Makou peuvent y être consultés. Consulté le 15 septembre 2020.

Museum of Islamic Art - Qatar. Visite virtuelle. Consulté le 11 octobre 2020. 

Naef, Silvia (1996) : A la recherche d’une modernité arabe : l'évolution des arts plastiques en Égypte, au Liban et en Irak, Genève : Slatkine.

Roques, Sylvie (2020) : “Entre dystopies et utopies artistiques : la création au temps du coronavirus”. Recherches & éducations [En ligne]. Consulté le 10 octobre 2020. 

Saudi Press Agency (8 mai 2020) : “Wizārat aṯ- Ṯaqāfa Tudʿam Awwal Maʿraḍ Iftirāḍī bi-ʿUnwān "Fann al-ʿUzla"”. Consulté le 11 octobre 2020. 

Shabout, Nada (2015) “Dia Azzawi : Ballads to Bilad al-Sawad”. Contemporary Practices Art Journal [En ligne]. Consulté le 20 septembre 2020.

UNESCO “COVID-19 Initiatives”. Consulté le 12 octobre 2020.

Biographie

Nour Al Zuhairy est doctorante à l’Université de Genève sous la direction de la prof. Silvia Naef. Sa thèse porte sur les politiques culturelles et les arts visuels en Irak après 2003. Elle fait partie des membres fondateurs de Manazir – Plateforme suisse pour l’étude des arts visuels, de l’architecture et du patrimoine dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord). Elle est également bibliothécaire scientifique et participe à l’intégration de ressources arabes pour la Faculté de théologie à l’Université de Lausanne.


How to cite this review: Nour Al Zuhairy, "Makou. Une revue électronique d'art irakien contre l'isolement", Manazir: Swiss Platform for the Study of Visual Arts, Architecture and Heritage in the MENA Region, published online 18 January 2021, https://www.manazir.art/blog/makou-une-revue-electronique-dart-irakien-contre-lisolement-nour-al-zuhairy